Ma maison

Ma maison

mardi 17 mai 2011

L'herbe n'est pas plus verte chez le voisin

Je pense qu’un des grands défis de l’homme moderne est de vivre dans le présent, satisfait de ce qu’il a. Enfants, nous rêvons être « grands ». L’idée d’indépendance semble si alléchante, nous souhaitons un portefeuille garni, la liberté d’aller ou l’on veut, quand on le veut. Entre eux, les enfants s’imaginent parents, avec une profession. Les fillettes rêvent de talons hauts et les garçons de complets et cravates. Devenus adolescents, on s’accroche au futur pour passer à travers ces années difficiles de questionnements et de révolte. Puis adultes, on buche. Chaque jour, on travaille avec en tête le rêve d’une voiture, d’une maison, d’une famille, de vacances. Puis une fois tous ces projets au creux de nos mains, on se met à regarder derrière. On envie ces jeunes adultes qui ont toute la vie devant eux, qui semblent nonchalants. Plus les rides s’entassent sur notre visage, plus la mélancolie s’empare de nos pensées et nos discussions. Doucement, notre vie se met à être vécue à travers celles de nos enfants et petits-enfants.

Mais quand sommes-nous vraiment là, dans le moment, à ne penser à rien d’autre qu’au présent? Je réalise que la majorité de mes conversations ont le futur en vedette, que mes pensées sont constamment monopolisées par mes désirs ou projets. Certains parleront d’ambition, d’autres d’insatisfaction. Mais comment demeurer ambitieux sans vivre dans l’attente constante que quelque chose de mieux ou de nouveau croise notre chemin? Au Japon, je dispose de beaucoup plus de temps pour réfléchir à tout ça. Et je réalise que la recette pour un bonheur vrai, simple et durable est constituée d’acceptation et de sérénité. L’homme avec qui je vis me le rappelle sans cesse. Lui ne vit jamais ailleurs que dans le moment présent. Et son bonheur est véritable et non éphémère. Il se dit athée mais sa philosophie tient beaucoup de la pensée bouddhiste. Et je réalise que les moments qui ont été source de bonheur ont souvent été comme cet autre soir, ou après une balade en vélo dans Shinsaibashi, le quartier coloré et dynamique du centre-ville d’Osaka, j’ai marché longtemps près de la fameuse rivière, le long des multiples restaurants et des commerces, l'air paisible et sans penser à rien. Mes pensées ne mijotaient rien, on dirait qu’elles avaient toutes cessé de gigoter pour admirer ce rare instant. Comme j’étais bien, comme je voulais que le moment s’éternise. Alors j’essaie de m’exercer plus souvent à reposer cette tête qui semble rarement se satisfaire d’un rien, pour lui faire comprendre que si je suis constamment à la recherche de quelque d’autre ou de quelque chose d’extraordinaire, je risque de manquer le bateau du bien-être et de la sérénité.

Je trouve difficile cette pratique. Cesser les comparaisons et vivre avec ce que je suis et ce que j’ai, rien de plus. Aller à contre courant d’une société qui nous pousse à toujours vouloir plus, se boucher les oreilles pour écouter sa conscience crier d’arrêter tout ça, que l’on s’éloigne du but.

Bien sûr que j’ai toujours des projets. Je suis à l’âge ou la toile de ma vie semble soudainement devenir de plus en plus claire, et comme un peintre pris d’une illumination, je travaille frénétiquement, changeant de pinceaux rapidement, souhaitant parfois avoir quelques mains de plus pour faire progresser l’œuvre plus rapidement, pendant que le momentum perdure. Mais aujourd’hui, je veux apprendre à apprécier le processus de création, et non le produit fini. Je n’ai pas appris à travailler ainsi, mais je suis prête à essayer, au nom du bonheur.

Je me souviens avoir eu les mêmes réflexions l’été des mes seize ans, alors que je marchais dans les montagnes appalachiennes. Chaque jour, j’étais inondée de prises de conscience semblables sur ma vie, et la façon dont je devrais la mener. À mon retour à la civilisation, je me suis sentie tellement différente, mais tellement sereine à la fois. Cette fois, je veux m’efforcer d’appliquer ce que je réalise ici. Taper ces pensées à l’écran se veut une sorte de contrat, pour m’obliger à ne pas oublier.

mardi 10 mai 2011

This new life of mine

Mai. Le climat à Osaka s’est soudainement métamorphosé, l’humidité a même réussi à faire friser mes cheveux plus que plats. Dehors, l’air est lourd. L’été dont on m’avait tant parlé se pointe finalement le bout du nez.

J’ai peine à croire tout ce temps qui s’est écoulé. Je suis incrédule devant le chemin parcouru au cours des derniers mois, devant ce projet qui a donné naissance à une nouvelle personne. Cette évolution si rapide a agi comme un coup de vent dans ma vie, a balayé tout ce que je croyais solide et durement imprégné dans mon être, pour faire éclore dans ma conscience d’autres façons de voir les choses, de réagir face aux évènements dans ma vie.

Ma vie ici, je l’ai souvent dit, est faite d’un quotidien simple, mais source d’un bonheur pur. Je repense à ma vie à Montréal, si compliquée pour rien, j’éprouve une sérieuse inquiétude quant à mon retour. Je sais que je dois revenir. Je dois poursuivre mes études, lancer ma carrière et continuer ma vie montréalaise là ou je l’ai laissé. Mais la plus grande part de moi refuse de s’y replonger. Tellement de choses ont changé. Comment reconnaître son quartier, son école, ses amis, même sa famille, quand se sent tellement loin de tout ça. Comment reconnecter le fantôme de ce que l’on était avec un environnement dans lequel on doit se réinsérer. Je connais l’inconfort et l’insécurité qui accompagneront mon retour. J’ai le souvenir plus qu’amer de mon retour au bercail après une absence de huit mois outre-mer. Tant de nuits passées à pleurer, sous les couvertures d’un lit dans lequel on cherche un réconfort qui tarde à se pointer.

Il est trop tard pour reculer. Le temps avance, je jouis du plus innocent des bonheurs quotidiens ici, dans la nouvelle vie que je me suis construite à la sueur de mon front, et je ne sais pas comment me préparer à quitter. Comment ouvrir les valises et tenter de les remplir de tout ce que je refuse de laisser derrière. Aucun bagage ne sera assez grand pour rapporter avec lui tout ce que j’apprends ici, tout ce que je vois et qui me fait sourire, tout ce que je réalise. Encore une fois, mon avion posera ses roues sur le sol d’une terre que je ne connais plus trop bien, encore une fois je m’immobiliserai au milieu du grand corridor de l’aéroport, le souffle court et les joues barbouillées de larmes, juste avant le bureau des douanes. Celui qui me rappelle que je suis loin. Loin de la maison et du pays qui sont devenus ma maison, mon refuge. Le douanier, avec son cœur de pierre, ne verra dans mon état paniqué que le signe d’un mensonge mal dissipé. Non monsieur l’agent, je ne transporte pas de substances illégales. Je suis bouleversée. Je me sens comme un enfant qui perd sa maman dans un centre commercial ; je suis désorientée, j’essaie de penser à une stratégie, un moyen de secouer ma terreur, mais tout ce que je réussis à faire, c’est retenir mes larmes et faire grossir cet énorme nœud qui se forme au milieu de ma gorge.

Mais tout n’est pas fini. Et même si ces pensées deviennent de plus en plus difficiles à chasser, je préfère les ignorer pour l’instant. Évitons de mettre la charrue avant les bœufs : voilà une autre leçon que ce voyage m’apprend à appliquer.

mercredi 4 mai 2011

La face cachée du Japon

Je me tenais devant les fenêtres donnant sur l’hôtel Hilton, un soir au travail il y a quelques jours. Au même étage que moi, dans une des chambres, se tenait un homme. Il était là au milieu des ses fenêtres grandes ouvertes, les cheveux dans le vent, le torse nu, et admirait comme moi le spectacle fabuleux d’un soir de semaine au centre-ville d’Osaka. Je le regardais poser son regard sur les mêmes choses que moi, s’attarder aux mêmes détails que moi, une femme en robe longue, les lumières scintillantes des panneaux publicitaires et des Pachinko, de jeunes adolescents au style excentrique traversant la rue. Nous regardions les mêmes choses mais pourtant, nous ne voyions rien de la même façon. Homme d’affaires venu ici le temps d’une réunion, ou voyageur au portefeuille généreux, cet homme voyait peut-être cette ville comme je l’ai autrefois aperçue. Une ville intimidante, éclectique, efficace. En décembre, j’aurais pu me tenir à droite de cet homme, et nous aurions vu les mêmes choses, nous aurions peut-être eu les mêmes réflexions. Mais voilà que je me tenais de l’autre côté de la rue cette fois, du côté de la réalité, comme un homme qui aperçoit son amante pour la première fois, après une soirée, démaquillée, sans talons hauts, les cheveux défaits, sans robe longue ni bijoux, et qui se dit que c’est pas aussi magnifique comme ça, mais que ça lui va, qu’il est bien et qu’il sait à quoi s’attendre.

Les Japonais que je rencontre depuis que j’ai entamé mon nouveau boulot me surprennent tellement. Les discussions que j’ai eues lors de certaines leçons m’ont décontenancée et me laissent parfois bouleversée. Je pensais me heurter au problème de l’inégalité des sexes et de l’âge en tant que jeune Américaine blonde, au visage qui ne peut rien cacher et aux yeux trop honnêtes, mais la sincérité de mon être et ma différence évidente avec certains clients ne nous a que servi ne pont magique pour lier deux univers, pour se comprendre, se confier, s’expliquer et s’accepter.

Monsieur Yamada, cet homme dans la soixantaine, m’est arrivé un jour ou je n’avais que la moitié de ma tête au boulot. J’avais laissé l’autre quelque part entre mes draps et mon matelas, faute de sommeil réparateur. Au premier regard, nous n’avions aucune raison de croire qu’une chimie aurait pu s’installer entre nous. Plus petit que moi, les cheveux gris, le visage et le bedon rond mais le complet parfaitement ajusté et agencé (comme tout bon Japonais), il travaille étroitement avec les membres importants du gouvernement japonais. Moi, les cheveux et la chemise fripés, légèrement maquillée, les manches retroussées, j’avais déjà hâte que la leçon se termine. Dès les premières minutes de la leçon, j’ai oublié la notion du temps. La gentillesse, la douceur et le sens de l’humour de cet homme m’ont pris par surprise, et m’ont rapidement permis d’ajuster mes propos afin de lui donner la meilleure leçon possible. Monsieur Yamada aime m’entendre parler du Japon. Il sourit lorsque je lui raconte comment je me sens parfois, comme un zombie dans une salle de bal, ou comme un clown à des funérailles. Il ne me juge jamais. Je le vois dans ses yeux. Son regard est rempli d’une compassion profonde pour ce que je vis, ce que je ressens. Il me donne des conseils, me revient la leçon suivante avec une adresse, un restaurant, un spectacle à aller voir. Il m’a fait promettre de ne pas aller à Tokyo, du moins pour quelques temps. Je lui ai promis.

Une cliente arrive un soir, vers 22 heures, heure de ma dernière leçon. Elle s’excuse pour son retard et m’explique du mieux qu’elle peut que sa compagnie vit une crise importante depuis le 11 mars. Depuis l’évènement. Depuis le tsunami. Parfois j’hésite à en parler. J’ai peur de blesser, ou de choquer. Mais jamais depuis cet incident, jamais un client s’est retenu de se prononcer sur la situation, sur ses craintes ou ses frustrations. Cette cliente m’a dit, le feu dans les yeux, qu’elle trouvait le gouvernement stupide ne pas appuyer des compagnies comme la sienne, qui nécessitent un support important dans des temps de crise comme ceux-là. Puis elle s’est arrêtée de parler. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a demandé ‘why are you still here, why don’t you go. I don’t blame people for leaving. I would like to go back home too if Japan wasn’t my country’. Tout de suite, la question m’a pincé le cœur. Pourquoi étais-je encore ici. J’y avais pensé à cette question, et je m’étais bien assurée d’y répondre, pour moi-même, pour m’assurer que ma décision reposait sur une réflexion. Alors j’ai fait comme je fais depuis que j’enseigne, j’ai été honnête. Je comprends et n’oublierai jamais le niveau de respect des Japonais envers eux-mêmes et envers les autres, je n’aurai jamais peur d’expliciter mes croyances ici. Je lui ai dit que j’étais venu ici avec deux valises un soir de décembre, et que je m’étais bâtie une vie et une maison. Que cette vie que je vivais depuis quelques mois était comme une petite graine que j’avais plantée dans le sol, et que je voyais doucement grandir à chaque jour. J’étais trop curieuse de voir de quoi elle aurait l’air pour la laisser seule. Je lui ai dit que, même si j’ai trouvé le Japon bien difficile à décrypter, je me sens chez moi, ici à Osaka. J’aime Osaka. Mon cœur est ici. Je ne pouvais tout simplement pas tirer mes valises hors de mon garde-robe, plier quelques chandails et deux ou trois souvenirs, et sauter dans un avion. Je lui ai dit que partir ainsi serait sans doute le plus gros regret de toute ma vie, et que j’aimais mieux vivre avec des remords qu’avec des regrets. J’ai retenu mes larmes seulement jusqu’à ce que j’aperçoive les siennes couler doucement le long de ses joues. Trois fois elle m’a dit tout bas ‘thank you’. À ce moment, je me sentais plus Japonaise que les geishas de Kyoto. J’avais la gorge nouée et les yeux pleins d’eau, je me sentais bien.

Ces deux clients ne sont que deux exemples des rencontres extraordinaires que je fais chaque jour. Les gens s’assoient devant moi, me serrent la main parce qu’ils tiennent à s’ajuster aux conventions de politesse que je connais, et ils me sourient. Leurs sourires alimentent ma passion pour ce travail. Ils me posent des questions, veulent savoir d’où je suis, pourquoi le Japon, ce que j’aime, ou je suis allée. Lorsque je leur pose des questions, ils répondent rapidement et poliment, mais tout-de-suite, veulent savoir autre chose à propos de moi.

Aujourd’hui, un de mes clients est arrivé à mon bureau habillé tout de noir. Il avait assisté un peu plus tôt aux funérailles de son premier patron, devenu son mentor et son bon ami. Il m’a dit qu’il avait pleuré tout l’après-midi. Il s’est assis devant moi, et il voulait me parler de son ami. Aujourd’hui, ce n’est même plus la professeure d’anglais qui importait, ni le cours lui-même, ni l’argent qu’il avait payé pour venir s’asseoir avec moi, mais seulement cet instant. Un vieux Japonais et une jeune Canadienne se souriaient. Il parlait, et quand il bloquait sur un mot, je le devinais. À la fin de la leçon, au lieu de me remercier pour la leçon, il m’a serré la main et m’a dit ‘thank you for your kindness today’.

Je n’aurais pas pu demander mieux que d’être ici, et de quotidiennement pouvoir échanger dans la plus grande sincérité avec ces gens au grand cœur. Ce que je trouve dans les yeux de ces gens, dans l’intimité de mes leçons, j’aimerais pouvoir le sceller dans une bouteille de verre, et le regarder quand mon espoir en l’humanité maigrit.

dimanche 24 avril 2011

Ces derniers temps

Il me devient de plus en plus difficile de rédiger ces textes récemment. Mes sentiments sont de plus en plus difficilement descriptibles, j’ai l’impression que de moins en moins de gens pourront lire et comprendre de quoi je parle. Quand j’ai la chance de parler avec mes proches à Montréal, il me semble que pour chacun de leur jour, j’en vis trois. Ce que je vis ici n’a pas de mot. Aucune des phrases que je tape ne porte en elle la grandeur de cette expérience, de cette nouvelle vie que je me suis bâtie. Ce que je vis n’est pas un voyage.

J’ai mis les pieds ici il y a quatre mois maintenant, le dernier jour de l’an dernier, les cernes aux yeux, je croulais sous le poids de mes valises, je marchais dans la noirceur de Dobutsen-mae, le quartier le plus redoutable de la ville, à la recherche de l’hôtel le moins cher sur le marché.

Comme une araignée, j’ai regardé dans le vide, là ou il n’y avait rien, et je me suis lancée dans le vide pour construire quelque chose. Les premiers instants, j’avais l’impression que mes efforts n’aboutissaient à rien, puis en l’espace de deux semaines, j’ai tissé une maison, un boulot. Puis avec le temps j’ai rencontré des gens qui font aujourd’hui partie de mon quotidien. J’ai construit un monde nouveau, à l’autre bout du mien, constitué des choses les plus simples. Seulement quatre mois se sont écoulés depuis mon arrivée au Japon mais l’idée de penser à ma vie ailleurs qu’ici me semble étrange. Je suis plus qu’habituée à être entourée de Japonais en complets noirs, leur présence m’est plaisante et rassurante. Cette trame de fond est maintenant la mienne, je m’y noie avec aisance. Mon nouveau boulot me permet maintenant de converser avec ces hommes à qui j’ai souvent reproché de vivre sans âme, et je réalise toute la lourdeur du travail sur leurs épaules, leur envie de vivre autre chose et de partir ailleurs recommencer à zéro, comme moi. Avec eux, je ris, je partage des opinions, je les écoute me raconter leur vie et j’ose parfois laisser quelques détails de la mienne s’échapper. J’ai développé un attachement et une compassion profonde pour ce peuple. J’aime leur sourire, j’aime leur innocence, j’aime leur curiosité sans bornes, j’aime leur maladresse. Je comprends leur discipline et leur résilience maintenant que j’ai écouté tant d’hommes me confier le malheur d’un quotidien trop chargé, duquel ils ne peuvent plus échapper. Chaque jour, je passe les portes du prestigieux bâtiment dans lequel je travaille entre deux bâillements, un peu lasse. Et chaque soir, j’y sors la tête complètement nourrie et rafraîchie. Chacun des échanges auquel je prends part au travail est une source d’enrichissement tellement précieuse à mes yeux. C’est à travers chaque histoire, chacune de ces vies que je rencontre, que ma vie au Japon prend tout son sens. Je suis heureuse parmi ces Japonais si rigides de l’extérieur, mais parfois si fous à l’intérieur. Je ne suis pas surprise de m’entendre si bien avec eux, je les fais sourire et eux me font parfois pleurer de rire.

Ceux qui me connaissent savent que je suis un être passionné, et que je ne peux tenir dans mon cœur deux amours simultanément. Aujourd'hui, je lâche la main de Montréal et lui dit au revoir, afin de vivre mieux ici. Montréal fait partie de mon passé, mais le Japon dessine mon présent. Inutile de penser au futur.

Je m’attache profondément à cette vie. Je suis fière de ce que j’ai bâti si rapidement, et je suis excitée de voir ce que je cette deuxième fraction de mon voyage m’apportera.

mardi 12 avril 2011

Quelque chose a changé

Hier soir, un de mes clients ne s’est pas présenté. Il était 20 heures, j’avais une quarantaine de minutes devant moi, mes cours jusqu’à 22h40 étaient déjà préparés, j’avais donc du temps pour moi. Je suis sortie de mon bureau, j’ai marché quelques pas jusqu’au mur tapissés de fenêtres, je me suis arrêté, j’ai mis les mains dans les poches de mon pantalon, et j’ai regardé. J’ai regardé la ville sous le ciel bleu foncé, du dixième étage du gratte-ciel dans lequel je travaille maintenant. J’ai baissé les yeux pour observer les hommes et femmes d’affaires dans leurs complets identiques, traverser d’un pas rapide l’une des plus importantes intersections de la ville. J’ai regardé les autres gratte-ciels, ou travaillent encore à cette heure beaucoup d’employés. Les bâtisses à cette heure grouillent encore d’agitation, et les lumières jaunes des bureaux décorent chaque immeuble comme des bougies dans un sapin de Noël ; un peu partout, à chaque étage, de haut en bas. Du haut de mon bureau, je peux admirer toute l’action du centre-ville et me sentir complètement protégée de cette hyperactivité constante, du haut de mes dix étages, bercée par une douce musique jazz, sous un éclairage tamisé.
Quelque chose a changé. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis plus la même. Les dernières semaines ont été très difficiles pour moi ; je me sentais prisonnière de cette ville, de ce pays, je ne savais plus quoi faire de mon corps, j’avais besoin de m’envoler. Mais je suis restée. Et comme un serpent, j’ai l’impression d’avoir mué, d’être toujours la même, mais plus tout-à-fait. Et je me sens bien. Je me sens légère. J’apprivoise ce nouveau sentiment sans trop m’y attarder. Comment s’est-t-il posé au fond de moi, si doucement que je ne l’ai même pas entendu cogner? Aujourd’hui, c’est un sentiment d’acceptation qui m’habite. Tout semble familier autour de moi, je cherche parfois un signe, un visage, une parole pour me rappeler que je suis loin, mais je ne suis pas loin, je suis ici, chez moi, je marche dans cette ville, avec aisance. Si je ne m’étais jamais vu dans un miroir, je m’imaginerais semblable aux Japonaises que je croise tous les jours. Je ne suis plus un caméléon, je suis véritablement imprégnée dans cette culture.

Ne pas penser au retour. Je pas penser au choc de retrouver ce qui m’allait si bien sur cet autre continent, et qui m’apportera un profond inconfort lorsque j’essaierai de sauter dans le moule de la personne que je ne suis plus. Ma vie est ici, ma maison, c’est au quatrième étage de ce bloc appartement sombre et gris, près du parc à cerisiers et donnant sur l’autoroute bruyante, et plus loin, sur la grande roue du port d’Osaka. Mes amis, ce sont Tenzin du Bhoutan, Vittorio de Régina, Nelis de l’Afrique du Sud, Liz de l’Angleterre, Allen du Texas, Huy du Vietnam.

Quant on voyage, on veut découvrir. On veut faire des rencontres et voir de belles choses. Mais on oublie souvent qu’un voyage, ça change. Ça change notre perception du monde, notre façon de réagir, parfois même notre façon de penser. Ça nous apprend la tolérance, le courage, la persévérance, l’ouverture. Je pense que profondément, c’est lorsque je me sens confortable à quelque part que je sais qu’il est temps de plier bagages, parce que j’ai tellement à apprendre, parce que je n’ai pas fini de me mettre au défi. Mais pour l’instant, je vogue sur cette harmonie que j’ai enfin trouvé ici, et qui semble là pour rester, enfin pour le moment.



le temps des cerisiers au Japon

dimanche 3 avril 2011

Choc culturel ; trois mois plus tard

Partir. Partir ailleurs pour vivre autre chose. Découvrir, nourrir sa tête de nouvelles images, de nouveaux langages, de nouveauté. Partir pour se sentir loin et bien, pour respirer de nouvelles odeurs, pour sentir les rayons du soleil sur son corps d’une manière différente, pour voir des peuples vivre à leur manière. Partir pour mieux revenir peut-être. Tant de raisons de plier bagages et se lancer dans le vide.
J’aime de plus en plus les aéroports parce que pour moi, ils riment avec aventure, avec surprises, avec rencontres, avec découvertes. Et à travers ces sentiments, je jouis du seul fait d’exister.
Aujourd’hui plus de trois mois que je suis ici, au Japon, et que je mène une vie relativement normale. Comme tout le monde, je travaille, je cours les rabais à l’épicerie, je fais la sardine dans le train, je me demande quand l’été et les fleurs de cerisiers se pointeront définitivement, je mange beaucoup trop de riz blanc et de sucreries. Je trouve de plus en plus difficile de m’extirper de mes gestes quotidiens pour prendre conscience de tout le chemin parcouru jusqu’ici, de tout ce que j’ai accompli depuis que mes pieds se sont posés à Osaka, le 31 décembre dernier. Je ressens aujourd’hui beaucoup moins d’excitation, mais une certaine aise à vivre ici, même un certain engourdissement. Et cet engourdissement me fait peur. J’ai l’impression qu’à force de vivre dans cette ville dont l’âme se fait bien maigre, je perds la mienne. J’ai l’impression de m’être perdue à quelque part entre cette histoire de tremblements de terre et un quart de travail. Peut-être aussi que l’incroyable solitude des gens ici et leur aise à vivre renfermés sur leur conscience, les uns collés sur les autres, me rend inconfortable. Je me suis toujours considérée comme quelqu’un de plutôt indépendante et solitaire, j’ai toujours eu besoin de temps seule pour souffler, expirer, réfléchir sans devoir tenter de tout mettre en mots, me comprendre dans mes pensées. Mais on dirait que les Japonais entretiennent cette solitude comme par peur d’agir en groupes, peur de se prononcer, peur de faire un faux-pas ou par peur du jugement. Je sens que je dois combattre cette envie qu’a parfois ma conscience de se replier sur elle-même, parce que c’est si facile, parce qu’ici c’est comme ça.
Au cours des derniers jours, je me suis souvent surprise à rêver de la Thaïlande, cet endroit qui a marqué à jamais mon être en me faisant vivre des moments extraordinairement simples mais tellement colorés, m’offrant du coup un bonheur rempli de presque rien. Je veux me promener en motocyclette une autre fois, au bord de la mer, je veux me sentir vivante à nouveau, comme je m’étais sentie une fois, un masque et un tube au visage, des palmes dans les pieds, au milieu de des dizaines de bandes différentes de poissons, nageant dans une eau transparente, seule dans une baie turquoise, sentant la chaleur des rayons du soleil me réchauffer la nuque. Je veux posséder une autre fois le sentiment de liberté totale ressentie, en moto, perdue à travers les nuages cotonneux des hautes montagnes du Vietnam, sentant les gouttelettes du ciel se déposer sur mon visage alors que je les traverse.
Ce voyage au Japon n’en est plus un. Je vis ici, ma carte d’identification me rappelle chaque jour que je suis maintenant une résidente d’Osaka, et l’excitation me manque. Je pense que la fièvre de l’aventure est à son apogée, ma passion pour l’aventure coule maintenant dans mes veines, et la sédentarité m’étouffe. Je me rappelle mon inquiétude avant de quitter pour le Japon, le soir avant mon départ, alors je patinais avec ma sœur près de la maison, parce que je savais. Je savais le nombre de temps qu’il m’avait fallu pour me sentir bien à Montréal, bien dans mon quotidien, bien sans la pensée constante de quitter. Et je sais que mon retour sera aussi exigeant que le précédent. Mais le fait d’être installée ici, le fait de ne pas bouger m’aidera peut-être à accepter davantage mon retour au bercail, à la fin de l’été.
Hier, nous sommes allés à Kobe en train. De la gare de train, j’ai marché jusqu’au bord de la mer, me suis assise près de l’eau. Il faisait beau et le soleil transperçait l’eau, me permettant d’apercevoir des méduses, tout près de moi. Je les enviais. J’avais envie de leur crier ‘qu’est-ce que vous faites ici, sur le bord du quai, alors que vous avez toute la mer? Vous pourriez vous rendre jusqu’en Malaysie, rien ne vous retiens’. Puis j’ai réalisé que j’étais dans la même situation. J’ai terminé mes études universitaires, j’ai reçu mon diplôme il a quelques semaines, je suis ici par choix, pour l’expérience. Je pourrais être ailleurs mais je choisis d’être ici. Oui, c’est difficile. Oui, je ne me sens pas toujours bien. Oui, récemment ma famille me manque, mes amis me manque, la nourriture me manque, l’aventure aussi. Mais ce voyage en reste une, malgré sa métamorphose.

dimanche 20 mars 2011

à quelque chose malheur est bon

Lundi matin, je m’éveille, m’extirpe du lit et replace les draps, me fait chauffer du thé vert et du pain, allumes les haut-parleurs pour que Charlotte Gainsbourg puisse me chantonner ses mélodies maladroites qui me servent maintenant de café quotidien, fais brûler un peu d’huiles essentielles à la lavande question de stimuler agréablement mes sens, ouvre les rideaux et constate que le temps est gris, il pleut. Ici quand il pleut, les choses semblent étrangement au ralenti, plus calmes qu’à l’habitude. Ça fait du bien. Aujourd’hui, congé national, Olivier travaille, je suis seule et j’en profite.
Voilà un moment que je n’ai pas pu m’asseoir ainsi et penser à mes pensées afin d’analyser, de comprendre, de revivre et de clore certains évènements. Voilà 10 jours que le Japon a été secoué par sa pire catastrophe depuis la Deuxième Guerre mondiale, et depuis 36 heures seulement, je me permets de dormir sur mes deux oreilles, de souffler un peu. Avant cela, chaque jour le même dilemme, la même angoisse. Partir ou rester. Je ne voulais pas partir. Mais parfois cette option semblait la plus invitante, celle dans laquelle je voulais me blottir, pour que la nervosité disparaisse, et que je puisse me sentir à nouveau comme un humain, et non comme une victime. La semaine dernière est sans doute la plus éprouvante que j’aie vécue depuis des années. Les derniers jours ont été ravageurs pour l’état d’épanouissement que je me construisais lentement mais surement depuis les dernières semaines, ce tremblement de terre a secoué ma paix d’esprit et l’a emportée avec elle dans ses vagues cruelles et sans pitié. Je blâme même cette histoire pour mon premier cheveu blanc, un tout petit sur le côté de ma tempe, qui me grimace et me rappelle que la vie ne s’est pas arrêtée, que l’horloge continue toujours de battre les secondes. Me voilà vidée, perdue, hésitante, perplexe. Je ne sais plus trop comment aborder mon quotidien ici, je redoute cette terre qui semble maintenant revenue au calme, une partie de moi est constamment éveillée et prête à se réfugier à quelque part.
Lundi dernier, alors que nous vivions les premiers jours suite au désastre, nous avons décidé d’aller au lit très tôt, d’essayer de dormir le mieux possible, pour éviter de s’épuiser au cours de la semaine. Mais malgré nos intentions, au beau milieu de la nuit, vers 3 heures du matin, mon cœur a bondi, une alarme stridente hurlait près de notre fenêtre, et on entendait des gens crier, de la panique dans la voix. Nous avions l’ordinateur allumé juste à côté du lit, et Olivier parcourait frénétiquement les sites de nouvelles pendant qu’alarmée et tremblant de tout mon corps, je collectais nos passeports et nos portes-feuilles. En sortant de notre appartement, en pyjamas, l’odeur poignante de fumée m’a tout de suite fait comprendre. J’ai levé la tête pour apercevoir un homme au sixième étage, la tête émergeant de son appartement en flammes, qui criait. Des gens, de leurs étages respectifs, lui répondaient des choses, et entendant déjà les camions de pompiers approcher, j’ai déboulé à toute vitesse les escaliers de secours, me couvrant la bouche du mieux que je le pouvais. Une fois dans la rue, je me fis à frissonner violemment, parce que j’étais dehors sans manteau, mais surtout parce que s’en était trop, je ne me sentais pas assez forte pour affronter une seconde tragédie, perdre cet appartement et tout ce qu’il contenait ferait faiblir ma clarté d’esprit. J’ai passé des heures, assise dans les marches d’un restaurant de sushis situé à deux coins de rue de notre maison, à attendre, rongée par cette idée : « si jamais… ».
Nous avons finalement pu regagner notre appartement alors que le jour se levait, épuisés, ébranlés.
Deux jours plus tard, j’ai passé la porte de mon appartement pour m’apercevoir que nous n’avions ni électricité ni chauffage. Il avait neigé toute la journée, nous avons donc du attendre quelques heures dans la noirceur de notre cuisine, avec notre manteau d’hiver sur le dos, jusqu’à ce le tout revienne.
Toutes ces péripéties sont lourdes à porter, vécues si proches les unes des autres. Mais ce matin, je suis toujours là, debout et en santé. J’ai annulé le vol que j’avais réservé jeudi dernier pour Vancouver, je suis toujours ici, et j’espère ne pas me tromper lorsque je stipule que le meilleur est à venir. Parce qu’il nous serait impossible de quitter de manière si précipitée tout ce que nous avons pris tellement de temps et d’argent à bâtir, cette maison, nos emplois, l’argent qu’ils commencent à rapporter, toutes les larmes, tous les cris, tous les moments difficiles par-dessus desquels nous sommes passés, avec en tête l’espoir que bientôt, nous récolterons les fruits de nos récoltes. Osaka n’est pas menacée par cette catastrophe pour le moment, et peut-être ne le sera-t-elle jamais. Nous ressentons par contre la nervosité, l’instabilité du pays jusqu’ici, mais nous tenons à cette aventure, malgré tous les cratères dans la route. Ce voyage ne nous fait pas vivre les aventures que nous nous étions imaginées, mais il nous fait vivre, et j’ose croire qu’il nous fait grandir, qu’il nous rend plus forts et tant qu’individus. Espérons qu’il nous rapporte davantage au bout du compte que ce que nous avons donné.